Famille, lectures, humeur du jour.
Sa fille vient déjeuner chez Sister, les souvenirs remontent à la surface, je ne résiste pas au plaisir de me replonger dans les années 70.
Maître B est une figure incontournable du village, petit, tout rond, élégant jusqu’au bout des ongles qui sont peut-être manucurés, été comme hiver le chapeau sur la tête, de ma vie je ne l’ai jamais vu un tant soit peu négligé, même pas ses filles sans doute, le notaire qu’il est promène son allure d’un autre temps à petits pas tranquilles, le stress connaît pas, la précipitation encore moins, il est né notaire comme d’autres naissent boulangers, une seconde nature.
C’était le temps béni où Sister vidait son magasin chaque dimanche, où la marchandise se trouvait facilement, le temps où les ventes aux enchères se faisaient à la suite d’un décés survenu à un âge normal, les héritiers se crépaient souvent le chignon pour une boîte en fer, les huissiers avaient moins de travail que de nos jours et maître B était là pour assurer le spectacle. Car spectacle il y avait.
Je sais par expérience qu’en tout notaire sommeille un saltimbanque qui se réveille dès qu’il saisit le marteau d’ivoire, d’ailleurs les commissaires priseurs sont pareils, des cabotins je vous dis.
Les adjudications de maître B étaient un pur moment de bonheur.
La séance avait souvent lieu dans le jardin de la maison à vendre, un mobilier hétéroclite entassé n’importe comment par les clercs, des caisses d’ustensiles de cuisines, d’outils, chaises cassées, bouts de tout et de rien, toute une vie à l’encan, et des acheteurs potentiels, venus chercher la bonne affaire parmi tout ce bric à brac. Et à ce moment la dignité de maître B fait place à un acteur consommé qui sait mener son monde à coups de marteau bien sentis. L’œil frise, l’humour au détour d’une phrase, le geste ample pour vanter le vieux machin sans valeur, il fait monter la sauce, prend Mme X à témoin, et lui adjuge comme une grâce l’objet dont elle n’a aucun besoin mais qui maintenant la comble de bonheur, elle en mourait d’envie et ne le savait pas, trop fort le notaire.
Je l’ai vu un jour adjuger une bouteille de gaz vide plus cher qu’une pleine que deux coqs de village se disputaient âprement et stupidement, trop fort je vous dis mon notaire.
L’après-midi touche à sa fin, les badauds venus voir défiler une vie s’éparpillent, les brocanteurs ou assimilés regardent avec dédain ce qui n’a pas trouvé preneur, le temps est suspendu mais nous savons bien que la partie ne fait que commencer, d’un air innocent maître B semble soudain se souvenir d’un lot d’objets un peu moins cassés que les précédents, il se frotte les mains mentalement, et les choses sérieuses commencent, entre marchands de la région pas de quartier, il faut les aligner les francs de l’époque pour remporter le gros lot, mais le tout dans la bonne humeur, le notaire voudrait nous faire croire que ce tableau est vraiment beau et que peut-être en y regardant bien, sous la crasse on pourrait lire une signature qui… non, malgré tout son talent on ne croira jamais que Monet à peint cette croute, pas assez fort mon notaire sur ce coup là.
Il est tard, la nuit descend sur le jardin, les héritiers sont contents, le notaire a bien travaillé, toute une vie vient de partir aux 4 vents, rien ne meurt tout à fait, Sister sera contente nous lui ramenons un peu de marchandise et nous avons passé une après-midi excellente. Merci Maître B.