Famille, lectures, humeur du jour.
Campanules avant l'orage.
Dans les années 6o j’étais éducatrice dans l’enseignement spécialisé. Trente garçons
de 10 à 14 ans sous ma responsabilité et à ce tître je devais les emmener le jour de la Pentecôte à la fête du village. Le samedi récurage complet, linge propre, chaussures cirées, j’ai appris
que la salive lustrait bien mieux le cuir que le cirage, petit chantage pour les plus turbulents et récompense pour les plus sages. Ces enfants n’allaient dans leur famille qu’une fois par an,
pour les plus chanceux, les autres passaient toute leur jeunesse à l’institut. C’est pourquoi cette fête révêtait des allures magiques.
Juste après le repas de midi direction les vestiaires pour mettre les « habits du dimanche », ceux de l’assistance publique avaient un trousseau tout à fait convenable mais ceux qui
dépendaient de leur famille pour les vêtements se trouvaient souvent dans l’obligation d’aller piocher auprés des lingères une tenue décente, à leur taille et
complète. Ce cérémonial accompli, la distribution de quelques francs les mettaient en joie et départ en rang par deux pour le village, 3
kms qui allaient déposer un peu de poussière sur les chaussures, mais les plus malins avaient pris un chiffon dans la poche. Pour nous éducateurs c’était une corvée
sans nom, arpenter la fête de long en large toute l’après-midi, les flonflons, les odeurs de frites, la cohue, la chaleur et l’œil aux aguets pour répérer les enfants.
En principe pas de soucis avec eux, tout le monde s’accordait à dire qu’ils étaient bien tenus, bien élévés, mais une bagarre avec les autres jeunes était toujours à craindre pour un mégot
ramassé par terre ou un forain qui aurait abusé de la crédulité de certains. Retour toujours à pieds, sous l’orage traditionnel et fini la corvée pour une année.
Quand mai 68 est passé par là, des mini-bus ont permis les déplacements motorisés, les enfants partaient un peu plus souvent chez leurs parents et maintenant je les vois passer mais sans les habits du dimanche et ils ne disent plus bonjour ni merci…